MajesCast – S01E05 – Rothko : l’icône vidée

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MajesCast – S01E05 – Rothko : l’icône vidée
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Mark Rothko (1903-1970) est un des plus grands peintres du XXe siècle, un des plus représentatifs du mouvement expressionniste abstrait américain des années 1950. 

Commençons par nous placer face à une de ses œuvres, représentative de son travail. J’ai choisi celle intitulée Saffron, peinte en 1957. Il s’agit d’une huile sur toile de 1m77 sur 1m37. Que voit-on ? La dominante du tableau est une couleur chaude, orangée, d’où le titre : « Safran ». Un peu au-dessous du milieu de l’œuvre, une ligne jaune vient morceler la surface globale en deux rectangles. Le haut du tableau présente également une bande jaune qui tire sur le brun plus on monte. Est-ce tout ? Oui, c’est tout. Mais qu’a-t-on dit ? Rien du mystère de l’œuvre.

Essayons donc de saisir le projet du peintre.

Rothko est relié au mouvement de l’expressionnisme abstrait. Que dit-il lui-même de l’abstraction ? « Je me suis acheminé vers l’abstraction… Sans qu’il existe pour moi de différence fondamentale entre représentation et abstraction. Il y a, bien sûr, des diversités de contenu et de forme mais jamais de véritable peinture sans contenu et purement formelle. » Il est clair que Rothko rejette le formalisme complet et l’absence de contenu.

Rothko revendique la présence d’un sens dans sa peinture, même si elle est abstraite.

Avançons encore et posons à présent la question de la signification possible des œuvres de Rothko.

Le travail de Rothko témoigne d’une recherche spirituelle. Le critique Jeffrey Weiss affirme que sa peinture est « un moyen d’atteindre à une communion spirituelle ». Ce n’est pas un art religieux mais un art qui témoigne d’une recherche spirituelle, au-delà du dogme.

Voici quelques termes caractéristiques du vocabulaire utilisé pour parler de son œuvre : « lumière intérieure », « présence », « recherche de transcendance », « contemplation », « communion », « rituel », etc. On retrouve constamment un vocabulaire de l’ordre du sacré. Mais ces termes pourraient renvoyer aussi bien à la tradition bouddhiste, ésotérique, qu’au christianisme. Rothko se situe au carrefour de différentes traditions.

Qu’est-ce qui produit cet effet de saisissement que l’on éprouve, face à une œuvre de Rothko ? 

La réponse est évidente. Elle tient en un mot : la couleur. L’usage particulier que le peintre effectue de la couleur. Je le cite : « Quand vous regardez cette peinture, vous devenez cette couleur, vous en êtes entièrement saturé. » Quelles couleurs ? Il peut s’agir de couleurs chaudes, comme avec le tableau « Safran » dont il a déjà été question, avec de l’orangé, du rouge ou bien du jaune d’or. Ou bien de couleurs froides, en particulier des nuances de bleu, tout de même moins nombreuses, et encore de couleurs sombres : le marron, le noir. Pour désigner l’effet produit par la couleur sur le regardeur, Rothko parle de saturation.

L’objectif de Rothko consiste à parvenir à supprimer la barrière entre le regardeur et le tableau. Le regardeur vit une vraie expérience, de l’ordre de la fusion. Il est comme envoûté.

Rothko, nous le savons, était un grand lecteur de Nietzsche, en particulier l’ouvrage La naissance de la tragédie, dans lequel le philosophe théorise l’opposition entre l’ordre apollinien, caractérisé par l’harmonie, liée au respect d’un ordonnancement rationnel du monde, et l’ordre dionysiaque, Dionysos, contrairement à Apollon, étant le dieu du désordre, de l’irrationnel. Cette expérience, provoquée par la contemplation d’une œuvre de Rothko, pourrait être reliée plus à Dionysos qu’à Apollon, dans la mesure où elle tend à provoquer une sorte de dissolution du moi dans quelque chose de mystérieux, qui le dépasse.

Je terminerai avec la question suivante : est-il possible d’établir une mise en rapport des œuvres de Rothko avec l’art de l’icône ? Il me semble que oui, mais il s’agirait là d’icônes vidées de leur contenu puisque tout motif a disparu et qu’il ne reste plus que la couleur. Toutefois, de la même façon que le regard des personnages représentés dans les icônes traditionnelles, comme un Christ, sollicite intensément la présence du regardeur, comme appelé à la prière, de même, ici, la couleur convoque le regardeur, et lui adresse le message : « Sois là, présent à ce qui te dépasse et s’ouvre à toi. »

Dans l’évangile de Matthieu (ch.27, v.51), nous lisons : « Et voici : le voile se déchira du haut en bas », à l’instant de la mort du Christ. Ce déchirement montre la soudaineté de la Révélation christique : plus rien n’est caché de ce que cachait la Loi ancienne. La voie vers Dieu est ouverte par Jésus-Christ. Rothko crée une peinture de dévoilement, de révélation, mais qui, au lieu d’ouvrir sur la foi chrétienne, débouche uniquement, et vaguement, sur la transcendance. Un appel est adressé à l’homme à s’ouvrir à ce qui le dépasse.

Il apparaît bien, au travers de cette réflexion à partir de Rothko, que l’usage de l’abstraction peut, tout autant que celui de la figuration, permettre à l’artiste de conduire le récepteur de l’œuvre face au voile déchiré.

Jean-Michel BLOCH

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