Modigliani (né en Italie en 1884 et mort à Paris en 1920, à l’âge de 36 ans) est un peintre bien connu. Il est entré dans l’imaginaire populaire, tout comme Van Gogh. Lorsque l’on prononce son nom, on voit immédiatement apparaître les portraits qu’il a peints, si dépouillés et si intenses.
Certains peintres changent souvent de motifs. Ce n’est pas le cas de Modigliani. Il a peint très peu de paysages, de nombreuses fois, le corps nu de la femme, allongée, et, surtout, des portraits de femmes, d’hommes et d’enfants. Il a pratiqué la peinture en série.
Les portraits de Modigliani présentent quatre caractéristiques majeures :
1 – Ce sont toujours des portraits frontaux. Modigliani ne peint pas les personnes vues de biais.
2 – Les formes sont étirées, ce qui épure le personnage et lui donne de l’élégance.
3 – Le regard est particulier : il donne une impression d’absence.
4 – Les mains sont souvent posées à plat, sur les cuisses, ou l’une sur l’autre et parfois on ne les voit pas, le portrait étant coupé plus haut.
Je voudrais proposer un rapprochement entre ces portraits et la peinture d’icônes.
Une icône cherche à restituer la présence d’un personnage religieux : le Christ ; la vierge Marie ou bien un saint. Modigliani leur a substitué des individus particuliers, de son temps, qui ont posé pour lui, et dont il saisit la présence. Ce faisant, il opère donc un basculement du religieux dans le profane.
Les portraits de Modigliani sont comme des icônes désacralisées.
Je vais à présent m’attarder sur un détail des tableaux qui me paraît très significatif : il s’agit des yeux des personnages.
Leur couleur change : très souvent, ils sont noirs, mais ils peuvent aussi être tout blanc, ou gris, ou marron, ou bleu. S’ils ont une particularité, c’est celle-ci : le peintre, la plupart du temps, supprime à la fois l’iris et la pupille, d’où l’étrangeté de ces regards, l’impression que les personnages ne nous regardent pas, mais qu’ils sont tournés vers l’intérieur, repliés en eux-mêmes. Nous tenons là une différence majeure avec l’icône religieuse. Dans celle-ci, le personnage, en position frontale, semble nous regarder, et même plus, solliciter notre attention, requérir notre présence. Or, le personnage de Modigliani, lui, semble indifférent, enfermé dans sa solitude. C’est là un aspect de la modernité de Modigliani : peindre la solitude existentielle, et aussi le vide, si l’on se réfère à ces yeux clos, surfaces pleines, souvent noires, qui n’ouvrent sur rien. Véritables puits sans fond.
Avançons dans la réflexion avec le philosophe du XXe siècle Emmanuel Lévinas, issu de la tradition juive.
Un de ses concepts fondamentaux est celui de « visage », auquel il donne un sens particulier. Attention, le visage, chez lui, ne renvoie pas du tout aux traits d’un visage humain spécifique, mais il désigne quelque chose de plus fondamental : ce besoin, éprouvé par tous les êtres humains, d’être reconnu, accepté par autrui. Quand nous croisons un autre, selon Lévinas, parce que nous avons éprouvons une certaine appréhension, notre visage lui adresse, en quelque sorte, une prière silencieuse : « Ne me tue pas ! Aie le souci de moi ». C’est en répondant à cette demande, dans ce que Lévinas nomme un « devenir-messie », pour-autrui, que l’homme, d’après lui, accomplit pleinement sa vocation d’homme et, aussi, qu’il trouve le chemin d’un accès à Dieu. Par conséquent, pour ce philosophe, ce qui est premier, avant même la relation à Dieu, c’est la relation à notre prochain, donc l’éthique.
J’évoquais tout à l’heure les portraits de Modigliani comme icônes désacralisées. Si l’on croise Modigliani et la proposition philosophique de Lévinas, on peut admettre que, chez Modigliani, le visage humain requiert l’autre, au sens où l’entend Lévinas. D’un portrait à l’autre, on peut entendre cette prière de l’homme à l’homme, comme émanée de la solitude la plus profonde de ces personnages : « Efforce-toi de me voir, dans la détresse qui est la mienne. Je t’adjoins de venir à moi, et d’être là pour moi. »
Je conclus : l’icône est conçue, dans l’église orthodoxe, comme un moyen de rejoindre Dieu par l’entrée en prière.
Avec la déchristianisation des temps modernes sont apparues, chez Modigliani, des sortes d’icônes désacralisées, qui ne renvoient plus à la religion mais à l’éthique. Dans l’espace de ces tableaux, on voit le visage de l’être humain, devenu comme un appel à l’exercice de l’amour.
La voie ouverte par Modigliani est intéressante. Il ne représente pas les êtres humains de manière rayonnante, mais le regard qu’il nous amène à porter sur ses personnages nous pousse à la bienveillance envers notre prochain, sans doute parce que lui-même était en empathie avec ses modèles. Donc : passage par le négatif (les sentiments de tristesse, de grande solitude) mais avec une orientation positive : susciter la compassion.
Jean-Michel BLOCH

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