Voir ou ne pas voir
Si l’œuvre d’art peut devenir un espace où se manifestent, par leur apparition, des réalités spirituelles, conformes à la Bible, cela ne serait-il pas dû au regardeur, plutôt qu’à l’œuvre elle-même ?
L’historien d’art et philosophe contemporain Georges Didi-Huberman apporte une réponse intéressante à cette question, dans l’ouvrage Ce que nous voyons, ce qui nous regarde (Éditions de Minuit, 1992). Je me suis inspiré de la pensée qu’il exprime dans le chapitre intitulé : « L’évitement du vide : croyance ou tautologie ».
Didi-Huberman établit un parallèle entre :
– celui qui se trouve face à un tombeau
– celui qui se trouve face à une œuvre d’art visuelle
Dans les deux cas, le problème qui se pose est identique :
– Le tombeau est-il vide ou plein ?
– Le tableau est-il vide, ou plein (de sens) ?
La réflexion part de la réalité matérielle du tombeau pour aller, ensuite, vers l’œuvre d’art.
Placé face au tombeau, le regardeur est face à « l’évidence d’un volume, en général une masse de pierre, plus ou moins géométrique, plus ou moins figurative, plus ou moins couverte d’inscriptions. » Il s’interroge : qu’est-ce que le tombeau renferme ? Une image impossible à voir. Il en découle deux attitudes possibles.
La première est celle de « l’homme de la tautologie », ainsi nommé par Didi-Huberman puisqu’il est celui qui pense : je ne vois que ce que je vois, c’est-à-dire le volume visible du tombeau comme tel. Il rejette dans l’inexistence la possibilité de l’invisible. La formule lui correspondant serait : « Cet objet que je vois, il est ce que je vois, un point c’est tout. »
La seconde attitude est celle de « l’homme de la croyance ». Lui est caractérisé par une volonté de dépassement de ce qu’il voit. « Comme si la vie, – nommée âme pour l’occasion, – avait déjà quitté ce lieu décidément trop concret, trop matériel. » Ainsi, pour lui, « la vie n’est plus là mais ailleurs. »
Cette question du tombeau, vide, ou plein, se trouve au cœur même de la foi chrétienne.
Didi-Huberman fait référence à la Résurrection du Christ et à l’expérience vécue par les disciples du tombeau vide. Il renvoie à l’évangile de Jean, chapitre 20, les versets 3 à 8 : « Pierre et l’autre disciple sortirent pour aller au tombeau. Ils coururent tous deux ensemble. Mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. Il se baissa , vit les bandelettes qui étaient là. Pourtant, il n’entra pas. Simon Pierre, qui le suivait , arriva. Il entra dans le tombeau, aperçut les bandelettes qui étaient là et le linge qu’on avait mis sur la tête de Jésus, non pas avec les bandelettes, mais roulé à une place à part. Alors l’autre disciple, qui était arrivé le premier au tombeau, entra aussi. Il vit et il crut. » Didi-Huberman questionne : « Mais lui , qu’est-ce qu’il a vu ? Rien, justement. » C’est donc bien ce vide qui déclenche la croyance. Et Didi-Huberman de conclure : « Rien à voir pour croire en tout. » Je rajoute qu’en cela, il fait écho à une parole du Christ : « Heureux ceux qui croiront sans avoir vu. » (Jean 20:29)
Passons à présent du tombeau (vide) à l’œuvre d’art. Vide, ou pleine ? De quoi ? Je reviens à la proposition de départ : pleine de la manifestation, par leur apparition, de réalités spirituelles, conformes à la Bible.
Pour celui qui ne veut pas les percevoir dans l’œuvre, celle-ci restera effectivement vide. Par contre, et je cite à nouveau Didi-Huberman,- : « L’homme de la croyance verra toujours quelque chose d’autre au-delà de ce qu’il voit. »
Le passage par la référence à Didi-Huberman permet d’établir une vérité, qui a son importance : l’artiste a pu vouloir transmettre, par son œuvre, des vérités spirituelles. Toutefois, si le récepteur de l’œuvre est un homme de la tautologie, il ne verra, dans celle-ci, rien d’autre que ce qu’il voit. Sans aller au-delà. Tandis que le regard de l’homme de la croyance, lui, est tout à fait différent : il cherche à trouver, au-delà du visible, la part d’invisible qui se manifeste.
L’artiste et l’œuvre ne sont donc pas les seuls à intervenir, dans ce phénomène de la manifestation de réalités spirituelles, au travers d’une œuvre d’art, mais il faut aussi prendre en compte le récepteur de l’œuvre qui peut, en elle, voir, ou ne pas voir, ce qu’elle propose.
Jean-Michel BLOCH

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