Podcast : MajesCast

  • MajesCast – S01E05 – Rothko : l’icône vidée

    MajesCast – S01E05 – Rothko : l’icône vidée

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    MajesCast – S01E05 – Rothko : l’icône vidée
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    Mark Rothko (1903-1970) est un des plus grands peintres du XXe siècle, un des plus représentatifs du mouvement expressionniste abstrait américain des années 1950. 

    Commençons par nous placer face à une de ses œuvres, représentative de son travail. J’ai choisi celle intitulée Saffron, peinte en 1957. Il s’agit d’une huile sur toile de 1m77 sur 1m37. Que voit-on ? La dominante du tableau est une couleur chaude, orangée, d’où le titre : « Safran ». Un peu au-dessous du milieu de l’œuvre, une ligne jaune vient morceler la surface globale en deux rectangles. Le haut du tableau présente également une bande jaune qui tire sur le brun plus on monte. Est-ce tout ? Oui, c’est tout. Mais qu’a-t-on dit ? Rien du mystère de l’œuvre.

    Essayons donc de saisir le projet du peintre.

    Rothko est relié au mouvement de l’expressionnisme abstrait. Que dit-il lui-même de l’abstraction ? « Je me suis acheminé vers l’abstraction… Sans qu’il existe pour moi de différence fondamentale entre représentation et abstraction. Il y a, bien sûr, des diversités de contenu et de forme mais jamais de véritable peinture sans contenu et purement formelle. » Il est clair que Rothko rejette le formalisme complet et l’absence de contenu.

    Rothko revendique la présence d’un sens dans sa peinture, même si elle est abstraite.

    Avançons encore et posons à présent la question de la signification possible des œuvres de Rothko.

    Le travail de Rothko témoigne d’une recherche spirituelle. Le critique Jeffrey Weiss affirme que sa peinture est « un moyen d’atteindre à une communion spirituelle ». Ce n’est pas un art religieux mais un art qui témoigne d’une recherche spirituelle, au-delà du dogme.

    Voici quelques termes caractéristiques du vocabulaire utilisé pour parler de son œuvre : « lumière intérieure », « présence », « recherche de transcendance », « contemplation », « communion », « rituel », etc. On retrouve constamment un vocabulaire de l’ordre du sacré. Mais ces termes pourraient renvoyer aussi bien à la tradition bouddhiste, ésotérique, qu’au christianisme. Rothko se situe au carrefour de différentes traditions.

    Qu’est-ce qui produit cet effet de saisissement que l’on éprouve, face à une œuvre de Rothko ? 

    La réponse est évidente. Elle tient en un mot : la couleur. L’usage particulier que le peintre effectue de la couleur. Je le cite : « Quand vous regardez cette peinture, vous devenez cette couleur, vous en êtes entièrement saturé. » Quelles couleurs ? Il peut s’agir de couleurs chaudes, comme avec le tableau « Safran » dont il a déjà été question, avec de l’orangé, du rouge ou bien du jaune d’or. Ou bien de couleurs froides, en particulier des nuances de bleu, tout de même moins nombreuses, et encore de couleurs sombres : le marron, le noir. Pour désigner l’effet produit par la couleur sur le regardeur, Rothko parle de saturation.

    L’objectif de Rothko consiste à parvenir à supprimer la barrière entre le regardeur et le tableau. Le regardeur vit une vraie expérience, de l’ordre de la fusion. Il est comme envoûté.

    Rothko, nous le savons, était un grand lecteur de Nietzsche, en particulier l’ouvrage La naissance de la tragédie, dans lequel le philosophe théorise l’opposition entre l’ordre apollinien, caractérisé par l’harmonie, liée au respect d’un ordonnancement rationnel du monde, et l’ordre dionysiaque, Dionysos, contrairement à Apollon, étant le dieu du désordre, de l’irrationnel. Cette expérience, provoquée par la contemplation d’une œuvre de Rothko, pourrait être reliée plus à Dionysos qu’à Apollon, dans la mesure où elle tend à provoquer une sorte de dissolution du moi dans quelque chose de mystérieux, qui le dépasse.

    Je terminerai avec la question suivante : est-il possible d’établir une mise en rapport des œuvres de Rothko avec l’art de l’icône ? Il me semble que oui, mais il s’agirait là d’icônes vidées de leur contenu puisque tout motif a disparu et qu’il ne reste plus que la couleur. Toutefois, de la même façon que le regard des personnages représentés dans les icônes traditionnelles, comme un Christ, sollicite intensément la présence du regardeur, comme appelé à la prière, de même, ici, la couleur convoque le regardeur, et lui adresse le message : « Sois là, présent à ce qui te dépasse et s’ouvre à toi. »

    Dans l’évangile de Matthieu (ch.27, v.51), nous lisons : « Et voici : le voile se déchira du haut en bas », à l’instant de la mort du Christ. Ce déchirement montre la soudaineté de la Révélation christique : plus rien n’est caché de ce que cachait la Loi ancienne. La voie vers Dieu est ouverte par Jésus-Christ. Rothko crée une peinture de dévoilement, de révélation, mais qui, au lieu d’ouvrir sur la foi chrétienne, débouche uniquement, et vaguement, sur la transcendance. Un appel est adressé à l’homme à s’ouvrir à ce qui le dépasse.

    Il apparaît bien, au travers de cette réflexion à partir de Rothko, que l’usage de l’abstraction peut, tout autant que celui de la figuration, permettre à l’artiste de conduire le récepteur de l’œuvre face au voile déchiré.

    Jean-Michel BLOCH

  • MajesCast – S01E04 – Modigliani : l’icône désacralisée

    MajesCast – S01E04 – Modigliani : l’icône désacralisée

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    MajesCast – S01E04 – Modigliani : l’icône désacralisée
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    Modigliani (né en Italie en 1884 et mort à Paris en 1920, à l’âge de 36 ans) est un peintre bien connu. Il est entré dans l’imaginaire populaire, tout comme Van Gogh. Lorsque l’on prononce son nom, on voit immédiatement apparaître les portraits qu’il a peints, si dépouillés et si intenses.

    Certains peintres changent souvent de motifs. Ce n’est pas le cas de Modigliani. Il a peint très peu de paysages, de nombreuses fois, le corps nu de la femme, allongée, et, surtout, des portraits de femmes, d’hommes et d’enfants. Il a pratiqué la peinture en série.

    Les portraits de Modigliani présentent quatre caractéristiques majeures :

    1 – Ce sont toujours des portraits frontaux. Modigliani ne peint pas les personnes vues de biais.

    2 – Les formes sont étirées, ce qui épure le personnage et lui donne de l’élégance.

    3 – Le regard est particulier : il donne une impression d’absence.

    4 – Les mains sont souvent posées à plat, sur les cuisses, ou l’une sur l’autre et parfois on ne les voit pas, le portrait étant coupé plus haut.

    Je voudrais proposer un rapprochement entre ces portraits et la peinture d’icônes.

    Une icône cherche à restituer la présence d’un personnage religieux : le Christ ; la vierge Marie ou bien un saint. Modigliani leur a substitué des individus particuliers, de son temps, qui ont posé pour lui, et dont il saisit la présence. Ce faisant, il opère donc un basculement du religieux dans le profane.

    Les portraits de Modigliani sont comme des icônes désacralisées.

    Je vais à présent m’attarder sur un détail des tableaux qui me paraît très significatif : il s’agit des yeux des personnages.

    Leur couleur change : très souvent, ils sont noirs, mais ils peuvent aussi être tout blanc, ou gris, ou marron, ou bleu. S’ils ont une particularité, c’est celle-ci : le peintre, la plupart du temps, supprime à la fois l’iris et la pupille, d’où l’étrangeté de ces regards, l’impression que les personnages ne nous regardent pas, mais qu’ils sont tournés vers l’intérieur, repliés en eux-mêmes.  Nous tenons là une différence majeure avec l’icône religieuse. Dans celle-ci, le personnage, en position frontale, semble nous regarder, et même plus, solliciter notre attention, requérir notre présence. Or, le personnage de Modigliani, lui, semble indifférent, enfermé dans sa solitude. C’est là un aspect de la modernité de Modigliani : peindre la solitude existentielle, et aussi le vide, si l’on se réfère à ces yeux clos, surfaces pleines, souvent noires, qui n’ouvrent sur rien. Véritables puits sans fond.

    Avançons dans la réflexion avec le philosophe du XXe siècle Emmanuel Lévinas, issu de la tradition juive. 

    Un de ses concepts fondamentaux est celui de « visage », auquel il donne un sens particulier. Attention, le visage, chez lui, ne renvoie pas du tout aux traits d’un visage humain spécifique, mais il désigne quelque chose de plus fondamental : ce besoin, éprouvé par tous les êtres humains, d’être reconnu, accepté par autrui. Quand nous croisons un autre, selon Lévinas, parce que nous avons éprouvons une certaine appréhension, notre visage lui adresse, en quelque sorte, une prière silencieuse : « Ne me tue pas ! Aie le souci de moi ». C’est en répondant à cette demande, dans ce que Lévinas nomme un « devenir-messie », pour-autrui, que l’homme, d’après lui, accomplit pleinement sa vocation d’homme et, aussi, qu’il trouve le chemin d’un accès à Dieu. Par conséquent, pour ce philosophe, ce qui est premier, avant même la relation à Dieu, c’est la relation à notre prochain, donc l’éthique.

    J’évoquais tout à l’heure les portraits de Modigliani comme icônes désacralisées. Si l’on croise Modigliani et la proposition philosophique de Lévinas, on peut admettre que, chez Modigliani, le visage humain requiert l’autre, au sens où l’entend Lévinas. D’un portrait à l’autre, on peut entendre cette prière de l’homme à l’homme, comme émanée de la solitude la plus profonde de ces personnages : « Efforce-toi de me voir, dans la détresse qui est la mienne. Je t’adjoins de venir à moi, et d’être là pour moi. » 

    Je conclus : l’icône est conçue, dans l’église orthodoxe, comme un moyen de rejoindre Dieu par l’entrée en prière.

    Avec la déchristianisation des temps modernes sont apparues, chez Modigliani, des sortes d’icônes désacralisées, qui ne renvoient plus à la religion mais à l’éthique. Dans l’espace de ces tableaux, on voit le visage de l’être humain, devenu comme un appel à l’exercice de l’amour.

    La voie ouverte par Modigliani est intéressante. Il ne représente pas les êtres humains de manière rayonnante, mais le regard qu’il nous amène à porter sur ses personnages nous pousse à la bienveillance envers notre prochain, sans doute parce que lui-même était en empathie avec ses modèles. Donc : passage par le négatif (les sentiments de tristesse, de grande solitude) mais avec une orientation positive : susciter la compassion. 

    Jean-Michel BLOCH

  • MajesCast – S01E03 – L’icône, Visibilité & Présence

    MajesCast – S01E03 – L’icône, Visibilité & Présence

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    MajesCast – S01E03 – L’icône, Visibilité & Présence
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    Je rappelle la devise de Majestart : « Rendre Jésus visible ».

    La peinture occidentale, au fil des siècles, a proposé un nombre considérable de tableaux représentant le Christ, son visage, son corps, dans des scènes liées à son histoire, racontées dans les Évangiles : en particulier des nativités, des crucifixions, des dépositions. Pour autant, Christ a-t-il été rendu visible ? Les artistes en ont proposé une image concrète, même si la Bible ne fournit aucune indication le permettant. 

    L’Église qui a poussé le plus loin la représentation du Christ, de son visage surtout, n’est pas l’Église d’Occident mais celle d’Orient, l’Église orthodoxe, avec l’art de l’icône. C’est de celle-ci que je voudrais parler à présent : une icône rend-elle Jésus visible ?

    La peinture occidentale chrétienne, en représentant le Christ, ne donne à voir qu’un signe de l’invisible.

    Chez les orthodoxes, il n’en va pas de même. Ils ont une théologie de l’icône, que présentent de nombreux ouvrages, comme celui de Michel Quenot : L’Icône Fenêtre sur le Royaume (Les Éditions du Cerf, 2001). L’auteur écrit : « Pour l’Orient, l’icône est un sacramental de la présence personnelle, comme l’affirme le grand concile de 869-870 : ”Ce que l’Évangile nous dit par la parole, l’icône nous l’annonce et nous le rend présent.” »

    Non seulement l’icône redoublerait la Parole de Dieu, mais elle aurait le pouvoir, surnaturel, de rendre présent. Serge Boulgakov le confirme, dans son livre : L’icône et son culte (1931) : « Selon la croyance orthodoxe, l’icône est le lieu d’une présence de la grâce, comme une épiphanie (manifestation) du Christ (ou de la Mère de Dieu ou des saints) (…) ; une aide peut se communiquer par l’icône comme si elle provenait de ceux qui s’y trouvent représentés. » Le problème est que, bibliquement, – si l’on admet l’autorité absolue de la Parole de Dieu, – l’Évangile n’a pas à être complété. Il n’y a rien à y ajouter, rien à en retrancher. La Grâce de Dieu ne s’est manifestée qu’en Jésus, et l’icône ne peut en être une médiatrice : « Car il y a un seul médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ-Jésus. » (1ère épître à Thimothée 2 : 5)

    Le problème qui se pose ici est lié à l’articulation opérée entre deux notions : la visibilité et la présence. Dans l’orthodoxie, Christ vient à la présence (épiphanie) par l’image, dans l’icône. La foi chrétienne, fondée sur la Bible ne peut admettre une telle proposition. Il est impossible de justifier bibliquement l’idée de la venue à la présence de Christ, dans une image.

    Cette théologie orthodoxe de l’icône lui prête encore d’autres vertus.

    L’icône est aussi considérée comme purificatrice. Michel Quenot cite ce verset de l’Évangile de Luc (11 : 34) : « La lampe du corps, c’est ton œil. Lorsque ton œil est sain, ton corps entier est aussi lumineux. Mais dès qu’il est malade, ton corps aussi est ténébreux. » Il commente ainsi : « Ce verset de l’Évangile selon saint Luc nous ramène à l’icône, qui purifie et enseigne à développer le regard intérieur. » Cette affirmation est acceptable à condition d’en limiter la signification à une sorte de nettoyage du regard, qui peut effectivement être pollué par ce qu’il regarde. En effet, l’image n’est jamais présentée par la Bible comme étant sainte, et comme ayant un pouvoir de purification.

    L’icône, enfin, participerait de l’Incarnation : « La vénération des icônes, affirme toujours Quenot , témoigne directement de l’Incarnation. Bien plus, l’icône du Christ participe à la personne du Modèle, prolongeant ainsi son incarnation. » Une icône, selon la Bible, ne peut ni « participer à la personne du Modèle », ni « prolonger l’Incarnation » du Christ. Il a tout accompli à la croix.

    Alors, l’icône peut-elle tout de même ouvrir une voie ?

    Dans l’icône, on a un phénomène d’inversion du rapport regardeur-regardé. Face à n’importe quel tableau, nous nous posons en tant que regardeur. Mais l’icône de visage, plus que n’importe quel portrait d’un être humain, et en particulier lorsqu’il s’agit d’icônes du visage du Christ, nous donne l’impression d’être regardé, d’autant que les créateurs de ces images s’efforcent souvent de créer un effet très puissant de captation du regardeur par le regard de la figure représentée. Percevoir cette sollicitation à la présence à ce qui nous regarde, nous disant, en quelque sorte : « Je vous regarde.  Regardez moi. » est positif.

    Admettons que l’icône agit, mais comme un signe uniquement. Elle adresse une interpellation. Il est nécessaire de dissocier visibilité (du signe) et présence (réelle) du Christ dans et par l’image.

    Dans la juste perspective ouverte par l’icône, « Rendre Jésus visible » par une œuvre d’art peut prendre pour signification le fait de relayer cet appel que Dieu adresse à l’homme depuis l’origine des temps, où il demande à Adam : « Où es-tu ? » (Genèse 3 : 9). L’œuvre d’art devient ainsi une sorte de convocation à la présence, à être vraiment « là », en face de l’œuvre, en face de ce qui vient à nous, par ce qu’elle montre.

    Jean-Michel BLOCH

  • MajesCast – S01E02 – Voir ou ne pas voir

    MajesCast – S01E02 – Voir ou ne pas voir

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    MajesCast – S01E02 – Voir ou ne pas voir
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    Voir ou ne pas voir

    Si l’œuvre d’art peut devenir un espace où se manifestent, par leur apparition, des réalités spirituelles, conformes à la Bible, cela ne serait-il pas dû au regardeur, plutôt qu’à l’œuvre elle-même ?

    L’historien d’art et philosophe contemporain Georges Didi-Huberman apporte une réponse intéressante à cette question, dans l’ouvrage Ce que nous voyons, ce qui nous regarde (Éditions de Minuit, 1992). Je me suis inspiré de la pensée qu’il exprime dans le chapitre intitulé : « L’évitement du vide : croyance ou tautologie ».

    Didi-Huberman établit un parallèle entre :

    – celui qui se trouve face à un tombeau

    – celui qui se trouve face à une œuvre d’art visuelle

    Dans les deux cas, le problème qui se pose est identique :

    – Le tombeau est-il vide ou plein ?

    – Le tableau est-il vide, ou plein (de sens) ?

    La réflexion part de la réalité matérielle du tombeau pour aller, ensuite, vers l’œuvre d’art.

    Placé face au tombeau, le regardeur est face à « l’évidence d’un volume, en général une masse de pierre, plus ou moins géométrique, plus ou moins figurative, plus ou moins couverte d’inscriptions. » Il s’interroge : qu’est-ce que le tombeau renferme ? Une image impossible à voir. Il en découle deux attitudes possibles.

    La première est celle de « l’homme de la tautologie », ainsi nommé par Didi-Huberman puisqu’il est celui qui pense : je ne vois que ce que je vois, c’est-à-dire le volume visible du tombeau comme tel. Il rejette dans l’inexistence la possibilité de l’invisible. La formule lui correspondant serait  : « Cet objet que je vois, il est ce que je vois, un point c’est tout. » 

    La seconde attitude est celle de « l’homme de la croyance ». Lui est caractérisé par une volonté de dépassement de ce qu’il voit. « Comme si la vie, – nommée âme pour l’occasion, – avait déjà quitté ce lieu décidément trop concret, trop matériel. » Ainsi, pour lui, « la vie n’est plus là mais ailleurs. »

    Cette question du tombeau, vide, ou plein, se trouve au cœur même de la foi chrétienne.

    Didi-Huberman fait référence à la Résurrection du Christ et à l’expérience vécue par les disciples du tombeau vide. Il renvoie à l’évangile de Jean, chapitre 20, les versets 3 à 8 : « Pierre et l’autre disciple sortirent pour aller au tombeau. Ils coururent tous deux ensemble. Mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. Il se baissa , vit les bandelettes qui étaient là. Pourtant, il n’entra pas. Simon Pierre, qui le suivait , arriva. Il entra dans le tombeau, aperçut les bandelettes qui étaient là et le linge qu’on avait mis sur la tête de Jésus, non pas avec les bandelettes, mais roulé à une place à part. Alors l’autre disciple, qui était arrivé le premier au tombeau, entra aussi. Il vit et il crut. » Didi-Huberman questionne : « Mais lui , qu’est-ce qu’il a vu ? Rien, justement. » C’est donc bien ce vide qui déclenche la croyance. Et Didi-Huberman de conclure : « Rien à voir pour croire en tout. » Je rajoute qu’en cela, il fait écho à une parole du Christ : « Heureux ceux qui croiront sans avoir vu. » (Jean 20:29)

    Passons à présent du tombeau (vide) à l’œuvre d’art. Vide, ou pleine ? De quoi ? Je reviens à la proposition de départ : pleine de la manifestation, par leur apparition, de réalités spirituelles, conformes à la Bible.

    Pour celui qui ne veut pas les percevoir dans l’œuvre, celle-ci restera effectivement vide. Par contre, et je cite à nouveau Didi-Huberman,- : « L’homme de la croyance verra toujours quelque chose d’autre au-delà de ce qu’il voit. » 

    Le passage par la référence à Didi-Huberman permet d’établir une vérité, qui a son importance : l’artiste a pu vouloir transmettre, par son œuvre, des vérités spirituelles. Toutefois, si le récepteur de l’œuvre est un homme de la tautologie, il ne verra, dans celle-ci, rien d’autre que ce qu’il voit. Sans aller au-delà. Tandis que le regard de l’homme de la croyance, lui, est tout à fait différent : il cherche à trouver, au-delà du visible, la part d’invisible qui se manifeste.

    L’artiste et l’œuvre ne sont donc pas les seuls à intervenir, dans ce phénomène de la manifestation de réalités spirituelles, au travers d’une œuvre d’art, mais il faut aussi prendre en compte le récepteur de l’œuvre qui peut, en elle, voir, ou ne pas voir, ce qu’elle propose.

    Jean-Michel BLOCH

  • MajesCast – S01E01 – Rendre Jésus Visible

    MajesCast – S01E01 – Rendre Jésus Visible

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    MajesCast – S01E01 – Rendre Jésus Visible
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    Rendre Jésus visible dans l’espace d’une œuvre d’art.

    Majestart a choisi pour devise : « Rendre Jésus visible ».
    Rendre Jésus visible est l’objectif de chaque chrétien, dans sa vie de disciple.
    Le cas de l’artiste chrétien est particulier, dans la mesure où il cherche à remplir doublement cet objectif : d’une part, dans l’espace de sa vie personnelle et, d’autre part, dans l’espace de l’œuvre qu’il crée.
    J’introduis volontairement la notion d’« espace » dans ma formulation. Elle me convient pour parler de l’œuvre d’art, dans la mesure où toute œuvre ouvre un espace, qu’il s’agisse d’un espace de temps, pour l’écoute de la musique, d’un espace textuel (littérature), d’un espace visuel (arts plastiques, mais aussi scène théâtrale, ou écrans) ou bien encore d’un espace à occuper (architecture). La notion d’espace est transversale.

    Que signifie « rendre Jésus visible » dans l’espace d’une œuvre d’art ?

    Telle est la question à laquelle je cherche à répondre.

    « Rendre Jésus visible dans l’espace d’une œuvre d’art », cela signifie-t-il que l’œuvre devient alors un espace « sacré » ?
    Les œuvres d’art du passé, en particulier les œuvres picturales, ont ouvert, très souvent, un espace « religieux », dans la mesure où, en Europe, elles se référaient à la religion chrétienne, à la Bible, dont elles représentaient des scènes.

    Les modernes se sont éloignés du religieux et, à la notion de « religion », ils préfèrent celle de « sacré », plus large, puisqu’elle renvoie à toutes les formes possibles d’entrée en relation avec la « transcendance », des forces qui dépassent l’être humain, ces forces pouvant être occultes.

    Par conséquent, la notion d’espace « religieux » n’est plus bien adaptée au temps présent, et celle d’espace « sacré » ne l’est pas vraiment non plus, parce qu’elle est trop ouverte, et parce qu’elle pourrait laisser entendre que l’œuvre elle-même serait « sacrée », devienne un objet de vénération, ce qui équivaut, selon la Bible, à de l’idolâtrie.

    Je pose donc à nouveau la question :

    Comment est-il possible de « rendre Jésus visible dans l’espace d’une œuvre d’art » ?
    L’œuvre d’art peut-elle devenir un espace où se manifestent, par leur apparition, des réalités de nature spirituelle, conformes à la Bible, Parole de Dieu ? De cette manière, ce qui était invisible sortirait de son invisibilité et passerait au visible, par une révélation n’étant pas de l’ordre de « la » Révélation biblique, avec un « R » majuscule, mais relayant cette Révélation de Dieu aux hommes, par exemple son plan de salut, en passant par la personne de l’artiste.

    Premier point : avoir une création bien orientée.

    Dieu a créé suivant un ordre. Il a fixé des limites, tant à l’univers qu’à l’être humain. On peut parler d’un « ordre créationnel ».
    En ce qui concerne la création artistique en général, deux voies sont possibles, qui s’opposent :

    1 – Créer en respectant l’ordre créationnel.
    Le modèle biblique serait : le Temple de Jérusalem.
    Je cite 1 Rois 6, v. 11 à 13 : « La Parole de l’Éternel fut adressée à Salomon en ces mots : cette maison que tu bâtis, si tu marches selon mes prescriptions, si tu

    pratiques mes ordonnances, si tu observes et suis mes commandements (…) j’habiterai au milieu des Israélites. »
    Pour qu’une œuvre de main d’homme soit habitée par l’Esprit de Dieu, il faut que l’homme obéisse aux commandements divins.

    On peut parler d’« art-pour-Dieu » quand il prend racine dans une vie normale de disciple de Jésus-Christ, fidèle dans sa vie personnelle et engagé dans son église locale.

    2 – Créer en ne respectant pas les limites données par Dieu.
    Le modèle serait alors : la Tour de Babel.
    Je cite Genèse 11, v.4 : « Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel et faisons-nous un nom. »
    Il apparaît bien que la motivation, ici, relève de deux éléments négatifs :
    – L’orgueil : vouloir « toucher au ciel », et « se faire un nom », c’est-à-dire : glorifier l’ego.
    – La rivalité avec Dieu : on est dans la volonté de transgression des limites fixées par Dieu.

    Deuxième point : rendre Dieu visible.

    Partons de l’épître aux Romains 1 : 20 : « Les perfections invisibles de dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient depuis la création du monde quand on les considère dans ses ouvrages. »
    Ce texte prouve que l’invisible peut être manifesté au travers du visible.

    L’« art-pour-Dieu » peut avoir cette fonction-là. Mais un problème se pose alors : que doit-il représenter ?
    Est-ce que « rendre Jésus visible » signifie : illustrer l’évangile ?
    Est-ce qu’on ne doit être que dans du figuratif, et exclure l’art abstrait ?

    Est-ce qu’on ne doit donner que du Beau ?
    Ce sont là de vraies questions, auxquelles je réponds en passant d’abord par la citation de 2 Corinthiens1:19:«Car le Fils de Dieu (…)n’a pas été OUI et NON, mais en lui, il n’y a que OUI.» Christ est donc le «Oui» de Dieu / à Dieu. Il a dit Oui au Père, avant même la fondation du monde, et s’est rendu obéissant jusqu’à la mort, sur la croix. De ce verset, je tire le principe de la positivité. Dire OUI à Dieu, à la vie selon Dieu.
    Une création relevant de « l’art-pour-Dieu » est orientée par ce OUI. Elle peut, toutefois, passer par : la laideur ; la critique ; le négatif, tout en restant bien orientée.
    « L’art-pour-Dieu » n’est pas un art du NON, engagé dans des processus négatifs, de destruction pour la destruction.

    Troisième point : une esthétique de la réparation.

    Lors d’une journée PRISME, organisée à Paris par Majestart, au collège des Bernardins, le pasteur et théologien Mathieu Giralt a présenté la réflexion de l’artiste japonais chrétien : Makoto Fujimura (auteur de plusieurs ouvrages, en anglais).
    Au cœur de sa pensée se trouve une technique traditionnelle, très ancienne, du Japon : le kintsugi. Elle consiste à réparer des récipients en porcelaine cassé avec une soudure en or. Cette pratique peut prendre une valeur symbolique et représenter l’œuvre du Christ, de rédemption, de réparation, de restauration. À partir de là, on voit s’ouvrir une piste : nous vivons dans un monde brisé, dès l’origine, par le Destructeur, qui a cassé la relation de l’homme à Dieu, et fracturé l’homme lui-même, par rapport au projet initial du Créateur. « L’art-pour-Dieu » peut se concevoir comme un art de la réparation.

    Pas de formatage ! C’est à chacun de se demander :

    Qu’est-ce que cela signifie concrètement pour moi, dans ma pratique ?

    L’art est l’expression de la singularité de chacun. Chacun doit faire fructifier son talent, dans la voie qui est la sienne, et en gardant … la bonne orientation, afin de « rendre Jésus visible » !

    Jean-Michel BLOCH